Pour un imaginaire de la norme et une analogie de la pensée

Pour un imaginaire de la norme : les mutations issues des arts et sciences de l’enregistrement

Cet article reprend une communication qui a trouvé sa place voici 13 ans lors du Sommet mondiale de l’Information de Tunis. Mon apport au colloque francophone  Initiatives avait  alors suscité un ébahissement parmi la plupart des intervenants soigneusement triés par leurs  compétences spécialisés. Il me semble important aujourd’hui de diffuser à nouveau cet article car il me semble toujours d’actualité, naviguant à l’écoute des différentes recherches qui sortent de l‘entre-soi des techniques.
Les hypothèses de cet article se sont construites au fil de l’histoire de la réflexion culturelle française, particulièrement à partir de la création de l’Institut Charles Cros, qui expérimente depuis 2001 une démarche pluridisciplinaire théorique, patrimoniale et de création dans les domaines croisés de l’audiovisuel, de l’informatique et du multimédia. À l’aube d’une refondation politique des enseignements délivrés par l’Université française, il me semble important de donner à lire  cet essai qui  apporte sa contribution prospective nécessaire.

« La conjonction des arts et des technologies offre de puissantes potentialités de changement social dont la réflexion publique menée sur les normes ne peut faire l’économie. Cette réflexion, enrichie par le passage récent au numérique témoigne paradoxalement d’un retour à une dialectique complexe, trait d’union dans une prolifération des pratiques nées des arts et des sciences de l’enregistrement. Après les Arts majeurs de l’Antiquité grecque, les Arts Mineurs du Moyen Age latin, voici venu le temps des Arts – Relais (cinéma, radio, télévision, internet, jeux vidéos et maintenant téléphonie… ) définis par le polytechnicien français Pierre Schaeffer, dont le pouvoir de persuasion et d’usage apparaissent au moins doubles : expressifs (persuasifs voire hypnotiques) et critiques, simulacres et signaux. Cette révolution de l’information reste liée à une diffusion collective et une création concrète très individualisée, dans une relation à un public dont la composition familiale et sociale évolue. Si les œuvres d’art demeurent comme l’affirme le philosophe allemand Adorno «l’écriture de leur époque, inconsciente d’elle-même », elles laissent des traces multiples dans une société de l’information trop souvent perçue comme relevant essentiellement de la lettre et du calcul.
Dans le domaine de la transmission, les mutations des regards sur les savoirs constitués ont été profondément tributaires des mécanismes et des jeux démultipliés des images et des sons. En premier lieu, la réflexion sur la norme au XXe siècle a été profondément ébranlée par l’irruption des « Arts -relais » qui ont ajouté aux codes régis par la lettre et le récit, les nouveaux outils de l’enregistrement cinématographique puis audiovisuel. Perçus comme des outils complexes, générateurs de simulacres, ces instruments ont bientôt cédé le pas aux normes informatiques, dans un combat où les données chiffrées de l’informatique se sont alliées aux sciences dures, laissant le domaine des arts de l’enregistrement dans une relation complexe où le montage des images & des sons participait désormais du langage, du récit et de l’expression identitaire culturelle et sociale.
Par ailleurs, le cas français constitue une référence dont il faut évaluer en profondeur les problématiques officielles ou implicites. En effet, les savoirs constitués au XIX ème siècle ont été durablement bousculés au coeur des forteresses de l’enseignement écrit, l’Histoire, la Philosophie et les Lettres. Les murailles de ces « savoirs – forteresses », dont le XIXe siècle a tenté de cartographier les contours et les chemins de garde, ont été questionnées et amendées autour des années 1930, par des disciplines corrélatives et contestataires, l’ethnologie, la sociologie et la sémiologie, sensibles aux expressions de l’oralité et du geste. Des années 1930 aux années 1970, l’interdisciplinarité a permis à quelques pionniers vigilants à résoudre les premiers cas concrets de rencontre et de contiguïté de leurs objets d’étude : musique et son, musique et arts plastiques, cinéma et architecture… Le plus souvent cet effort de confrontation a abouti à la démultiplication des matières enseignées, voire à la création d’espaces théoriques structurels entachés de néologismes. Certaines pratiques artistiques, comme le jazz, ont longtemps été considérées comme des non – objets d’étude (et donc hors normes) parce qu’ils transcendaient les notions occidentales traditionnelles de l’expression et de l’espace-temps. De même, les expériences normatives restaient prioritairement liées à l’exercice implicite des pouvoirs et expressions du masculin.
Au XXIe siècle, la définition de la norme pose, au-delà de la démultiplication des objets du savoir, la question de la porosité des disciplines et des attitudes qui président à leur analyse. Pour exemple, les arts de l’enregistrement de l’Image et du Son posent d’emblée la question des producteurs et des publics – cibles alors que les arts traditionnels issus du XIXe siècle, pouvaient être enseignés dans une relation simplifiée de l’auteur à l’œuvre. En d’autres termes, l’espace de la création et de la réception des œuvres s’est extraordinairement accru au XXe siècle, sans que les ministères de l’Instruction publique ou de l’Education nationale ne se rendent compte des effets de flou que cette situation suppose. Pour appréhender le savoir fondamental, celui que la collectivité souhaite transmettre, il faut de plus en plus caractériser les normes, non seulement comme des frontières poreuses entre les disciplines, mais dans une relation de couple nécessairement mouvementée, liée par des matériaux et des conduites hétérogènes. La réflexion sur norme ne peut plus se contenter d’être expérimentée comme un essai interdisciplines, mais doit être constamment passée au tamis pluridisciplinaire, ce qui suppose une constante confrontation dans des espaces et des temporalités diversifiées. Dans une perspective analogue, la dialectique des formes – repères doit être fortement confrontée à la réflexion sur la transcendance, dans une perspective dynamique et synesthésiste, discontinue et aléatoire.
Partant de ces remarques, je voudrais relever quelques approches contemporaines qui, dans leur formulation symbolique, résument concrètement les éléments d’une problématique dont nous mesurons encore mal les effets.

Les artistes et acteurs de la communication audiovisuelle analysent le développement exponentiel de l’audiovisuel et du multimédia autour des concepts séparés de « Mosaïque » ou de « Labyrinthe ». Le terme de « Mosaïque » en réfère à une multiplicité de motifs accolés pour construire un tableau synoptique qui prend valeur de « puzzle », mais qui peut également faire référence au « salad bowl » que constitue la démocratie américaine. Ces mots suggèrent des métaphores géopolitiques et éducatives liées au « montage » cinématographique ou, plus récemment, au « couper/coller » informatique, dans une relation constantes aux plans, sons, séquences, souvent décrits pour être la base des arts de l’enregistrement. Cette démarche « mosaïque », assemblée au gré des croisements entre les cultures traditionnelles, importées et technologiques, brosse le portrait d’une culture d’Arlequin qui emprunterait à Peau d’Ane tantôt sa robe couleur de Temps, tantôt sa vieille fourrure.
La symbolique du « Labyrinthe », empruntée au mythe grec du Minotaure et à l’imaginaire de la spirale, suggère à la fois une architecture, un drame et une issue à l’affrontement schizophrène de notre société. Dans la culture « Mosaïque », les figures de l’accumulation et de l’assemblage sont valorisées dans une relation immanente dans un espace extensible et atemporel, alors que le Labyrinthe suppose à son origine un architecte ingénieux et, a posteriori un fil d’Ariane qui triomphera de l’espace et sauvera le héros aventurier de l’enfermement. Si on lie les deux schémas de pensée de la création contemporaine, trop dangereusement binaires, on peut imaginer un troisième scénario qui réconcilie les diversités contemporaines de l’expression et de la consommation, celui de l’être humain comme un être à facettes offrant des œuvres palimpsestes et, comme Pierre Schaeffer, le théoricien des Arts – relais l’avait formulé dans sa maturité, habile à «recycler les restes». Ces restes hétéroclites, souvenirs éphémères ou monuments du passé, sont les morceaux résistants et sensibles de notre héritage spirituel et social. Toute œuvre cinématographique réussie fonctionne sur ce mécanisme et partant, ne peut être totalement définie par un inventaire. En d’autres termes, la nouvelle réflexion sur la norme ne peut se concevoir qu’en terme de services et dans une relation renouvelée à des espaces de consultation qui ne sont pas toujours en adéquation avec le temps de parcours des œuvres et des hommes.
Dans cette démarche, dans cette reconnaissance prudente des repères sociaux, les simulacres continuent à inquiéter les éducateurs et les documentalistes dans la mesure ou les repères de connaissance évoluent sur des vocabulaires mixtes, dans une hybridation réelle des savoirs.

Dans les bibliothèques, nous sommes confrontés en France à un système de classement directement issu du XIXe siècle, alors que la pensée a investi des objets qui débordent des cadres d’usages de la nomenclature du Dewey (1885). Les frontières entre les arts et l’histoire deviennent floues, de même qu’entre la philosophie et les pratiques cognitives. Il manque à la recherche une réflexion approfondie et collective sur la nature des liens nouveaux que les arts et les sciences de l’enregistrement ont apporté à la société contemporaine.
Le croisement des critères (publics, œuvres, outils, auteurs) devient un élément majeur de la norme et des services qu’elle est censée alimenter. En informatique, comme en urbanisme, la norme revient en réalité à accepter a posteriori les usages du plus grand nombre, intuitivement à la recherche des raccourcis. Aucune norme ne procède longtemps de la seule volonté d’une élite, ni d’une décision singulière, tout au plus d’une accommodation conjoncturelle exceptionnelle des inventeurs avec les politiques. La norme doit prendre en compte la complexité du vivant qui demeure, par nature, profondément contradictoire. Si la démocratie française a pu s’ enorgueillir d’avoir enfanté au XVIIIe siècle une « république des savants », c’est qu’elle a fonctionné, aussi, sur une véritable prise de risque, dans un relatif chaos et conflit aléatoire. Elle a su en effet, dans une réflexion sémantique fédératrice, éviter, autant que faire ce peut, les oppositions termes à terme et privilégier les équilibres instables, tel en témoigne l’impossible devise de la Révolution de 1789 : Liberté, Egalité, Fraternité. Dans cette devise, les deux premières notions tirent à hue et à dia, tandis que la dernière sert de lien constitutif. La pérennité de cette trilogie fragile repose sur le pari de sa contradiction dynamique.
Pour que l’information soit efficace dans un contexte de citoyenneté, c’est-à-dire de responsabilité vis-à-vis de la collectivité, l’évolution des normes doit s’effectuer autant sur des icônes que sur des récits dans des confrontations pluridisciplinaires multiples, c’est-à-dire sans vouloir cartographier tous les espaces de la relation, mais en valorisant la relation elle-même. Dans cette perspective, les mots et les tournures du sens commun, de même que les éléments du patrimoine culturel doivent être réévalués dans des logiques symboliques, où le complexe structure le simple. Les supports, les outils ne pourront jamais refléter exactement la diversité culturelle, spirituelle et linguistique mais doivent pouvoir en faciliter le foisonnement.

Dans un monde ou les simulacres deviennent de plus en plus sophistiqués (images virtuelles, hologrammes) la recherche expérimentale, au carrefour des disciplines, doit être prioritairement valorisée par les pouvoirs publics. Dans un tel contexte, l’art comme symptôme de l’évolution sociale, doit être attentivement considéré, dans sa logique associative et profondément analogique.

Pour exemple, trois paliers sémantiques et sociologiques de la convergence « arts & sciences » restent à étudier en profondeur : la création cinématographique des années 1920, la convergence des arts plastiques et de la musique autour des années 1960 et l’hybridation actuelle des disciplines grâce au numérique et au multimédia. Pour rester à quelques exemples signifiants, le cinéma est souvent décrit, à son origine, comme une « symphonie » ou une « architecture », donnant à la construction une priorité d’entendement. Le cinématographe serait donc perçu comme une structure intégrative qui correspond, dans l’imaginaire public, à un achèvement symbolique lié aux mécanismes de la physique et des sciences cognitives. Phénomène plus rarement perçu par les médias, le monde musical a adopté par migration des concepts depuis la révolution de la musique concrète (1948), les termes de grain, de masse, de couleur et de texture qui relèvent du vocabulaire des arts plastiques.
Enfin, l’usage du numérique, c’est-à-dire de l’image calculée, sans lumière naturelle (dite « image sèche » ou « froide ») a conduit les observateurs de ce phénomène récent à une réflexion réactivée du mode binaire. La transposition de logique binaire correspond à une alternance symétrique voire à un affrontement. La logique analogique correspond à une perception de l’absence ou du foisonnement caché. En 1947, le poète surréaliste André Breton parlait déjà du « déclic analogique » de la pensée. L’encerclement actuel des images et des sons calculés contredit la logique expansive et analogique de la pensée que le XXe siècle avait cru pouvoir développer au travers des arts, devenus trop vite et trop souvent des « usines à rêves » (dream factories) relevant de la fabrication industrielle. Dans cette recherche de l’équilibre qui inclut désormais l’hybridation et le calcul pour composantes fondamentales, la recherche de la norme doit pencher de nouveau du côté de l’association d’idées contre une taylorisation disciplinaire ou massive, à vocation purement reproductive et donc, à terme, sclérosée pour la recherche et la création.
Les sciences de l’information ont tout à gagner à rester attentives aux expressions artistiques qui forment désormais les frontières mouvantes de l’expression collective. Dans un retour aux sources vers les figures des Muses antiques, énigmes hybrides des arts et des sciences, l’usager doit pouvoir appréhender les deux bouts de la chaîne, de la création à la diffusion, en restant « l’œil vivant » des normes, dans une relation aléatoire mais méthodologiquement sensible. Les sciences de l’information ont également à préserver le trésor du vocabulaire commun, dans sa complexité et son équivocité génétique, car il traduit le chatoiement des choses et permet la diversité des apparentements et filiations du possible.
Construire l’avenir, c’est tramer légèrement des repères sensibles sur des discontinuités précises, face aux « choses vagues » chères à Paul Valéry. Construire ensemble des repères normatifs qui parlent à l’œil, à l’oreille et à la mémoire, c’est parfois entendre avec les poètes, que « la terre est bleue comme une orange », donner au futur des brèches aériennes et n’inventorier la « boite noire » des œuvres qu’avec délicatesse. L’œil caresse, la main entend, l’oreille voit. Le philosophe Derrida décrivait l’archive comme une « expérience irréductible de l’avenir ». Pour le cinéaste -voyageur Chris Marker, observateur subtil de l’évolution des outils de capture audiovisuels, « vivre un temps qui n’est pas le sien, pèse autant qu’habiter un autre corps ». Vivre le temps présent, c’est interroger le double contrat social qui nous lie à la fois au passé et à l’avenir. Cet avenir doit continuer à entrecroiser l’espace-temps de nos destins à l’aventure collective qui est, dans son ensemble, hors norme.

Sylvie DALLET

 

 

 

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