Marcel Proust, du chaman au fictionaute

 

La séance d »ouverture du séminaire Éthiques & Mythes de la Création le 4 avril 2018 avait pour thème « Écritures secrètes & lectures littéraires du chamanisme ». Cette relation peut, a priori paraitre inattendue, tant les expressions classiques du chamanisme semblent liées aux images, aux gestes, aux évocations sensuelles d’une nature immanente, mais pourtant secrète.

Pour la majorité des savants (et du grand public), le chamanisme reste un ensemble de pratiques corporelles et psychiques qui, par la transe et au travers des corps sonores, mettent en scène et en branle à la fois les corps et les esprits, permettant, grâce à cette sortie des corps de rencontrer, de percuter ou d’accueillir des énergies et des esprits différents, le plus souvent des esprits défunts, des archétypes (esprits animaux) ou des forces inconnues. Mû par une recherche constante, le chaman devient une sorte d’internaute, un voyageur intrépide d’entre les mondes qu’il incarne dans des processus renouvelés.

Un des auteurs respectés de l’étude du chamanisme, Mircéa Eliade, écrivait en 1951 pour préfacer son ouvrage fondateur Le chamanisme ou les techniques de l’extase : « J’aimerais bien, que ce livre fût lu par les poètes les dramaturges, les critiques littéraires, les peintres. Qui sait s’ils ne tireraient pas mieux profit de cette lecture que les orientalistes et les historiens des religions ?”
Dans son journal intime (Fragments d’un journal, II, 352), il insiste encore : “Il se pourrait que mes recherches soient considérées un jour comme une tentative de retrouver les sources oubliées de l’inspiration littéraire ». En 1964, l’épilogue rajouté du Chamanisme… insiste sur le fait que son auteur souhaite initier « beau livre sur ces expériences des mondes fabuleux découverts explorés et décrits par les anciens chamans ».  Si l’euphorie pré-extatique constitue une des sources du lyrisme universel, le voyage créatif du romancier peut se comparer, dans sa fièvre inspirée, aux hallucinations contrôlées des chamanes, voyants et guérisseurs d’antan.

Après plusieurs années de recherches sur ces Éthiques de la Création (dont Vagabonds des étoiles inspiré du roman de Jack London) et publications complexes (dont l’ouvrage coécrit avec Emile Noël, Les territoires du sentiment océanique -2012), je souhaite relancer ce questionnement attaché aux magies et aux voyages de l’art et de la littérature. Pour ce faire, le séminaire pionnier  du 4 avril a été à l’écoute de trois analystes scrupuleux et inspirés, Lorenzo Soccavo, Olga Kataeva et Yohann Dumel, qui ont exploré l’oeuvre secrète de créateurs incontestés : Marcel Proust, Serguei Eisenstein et Rabelais.

Lorenzo Soccavo, chercheur associé à l’Institut Charles Cros, avait suggéré audacieusement l’exemple de Proust, attentif à l’originalité de son effort de mémoire et sa réflexion sur le temps oublié, mais non perdu… L’imaginaire est un hôtel où l’on retrouve ses souvenirs. Proust figure parmi les écrivains les plus originaux de cet espace-temps extensible, que la mémoire traduit à sa façon. Le livre, comme ailleurs le tambour chaman des sociétés orales, peut être l’instrument et le véhicule d’un voyage significatif. 

Je laisse donc à Lorenzo Soccavo le récit de sa singulière  et originale expérience, inspirée de ses lectures attentives de l’oeuvre proustienne dans ses secrets les plus intimes, ceux de l’enfance.

L’alchimie nous chuchote en réponds : un secret, c’est ce qui se crée…

L’oeuvre de pierre comme analogie du corps littéraire.

Naguère, Simon Leys dans son recueil d’articles,  Le bonheur des petits poissons, écrit ceci ( chapitre « Write’s block »)   écrit simplement : « Tout artiste créateur est un homme visité. » Chemin faisant,  cet être révolutionne la perception du temps.

N’est ce pas ?  

                                                                                                             Sylvie Dallet (avril 2018)

Lorenzo Soccavo développe ainsi sa pensée :

« Je me suis livré à une lecture chamanistique de l’œuvre de Marcel Proust. C’est-à-dire que je me suis appliqué à y relever ce qui pourrait évoquer, dans la figure du Proust lecteur de fictions et se réfléchissant comme tel, une dimension relevant du chamanisme.

[…] Un chaman est un humain qui peut voyager en esprit dans d’autres mondes que notre monde physique. Le chamanisme est une pratique de médiation entre notre monde physique et les entités d’autres mondes.

Il s’agit là de mes propres définitions dans la perspective de mes recherches sur l’autonomisation des lectrices et des lecteurs de fictions littéraires. Il s’agit d’approfondir notre ressenti et nos connaissances des processus en jeu lorsque nous lisons un roman, et de déterminer les conditions minimales qui seraient à réunir pour que les lectrices et les lecteurs puissent prendre conscience de la part d’eux qu’ils projettent dans les mondes des textes qu’ils lisent. Cette densification de la part de soi que nous projetons dans les fictions littéraires est ce que je l’appelle : le fictionaute.

La disposition d’esprit qui a prévalu à l’élaboration de ces réflexions se trouve clairement exposée dans une citation de Jacques Rancière, dans son récent essai Les bords de la fiction (2017), […] elle sera a posteriori mon postulat : « Il n’y a pas lieu d’opposer ce qu’un cerveau a inventé à ce qui a réellement existé. Car le monde dont nous expérimentons quotidiennement la réalité n’est pas lui-même autre chose que le recouvrement du monde naturel par celui que le cerveau humain a produit. ».

Tout d’abord une précision : il ne s’agit en aucun cas de nier l’existence ou même seulement l’importance singulière et prééminente du monde que nous percevons comme réel par rapport à ceux que nous imaginons. Dans cette citation il est clairement sous-entendu qu’il y a, entre guillemets, des « choses », des « événements », qui existent bel et bien réellement et dont : « nous expérimentons quotidiennement la réalité ». Mais, cela dit, je prends acte du fait, lui aussi bien réel, que je ne pense et n’exprime cette réalité perçue par mes organes sensoriels et décodée par mon cerveau, que par le tamis du langage, sans conséquemment avoir pleinement conscience de ce que je ne peux pas verbaliser, formuler, l’indicible, l’ineffable, et qui pourrait très bien être la plus grande partie du réel. Je m’appuie entre autres pour penser cela sur l’Hypothèse Sapir-Whorf des années 1930 qui postule que le monde, tel que nous le percevons, dépend en grande partie du langage que nous utilisons pour le décrire ; de la déclaration de 1921 de Ludwig Wittgenstein : « 5.6 – Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. » (Tractatus logico-philosophicus) […] autant de propos qui s’inscrivent en filiation d’une pensée kabbalistique pour laquelle le monde limité que nous percevons comme monde réel ne serait qu’un pur phénomène linguistique. […]

L’arbre du monde (Suzy Tchang, 2013)

Je commencerai par citer l’incipit de Sur la lecture, en poursuivant sur tout le premier court paragraphe : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, […] tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. ».

Proust pose là le débat que certains croient contemporain sur l’attention et la distraction. Pourquoi ? Parce qu’aux fondements de la lecture littéraire niche une ambiguïté entre le contexte et le texte, le monde-monde et le monde du livre. Le lecteur est dans cet entre-deux, comme entre deux îles, il lit entre le dit du texte et le dit du contexte, et se retrouve ainsi dans un inter-dit, là précisément où il devrait pouvoir s’autonomiser, émanciper son propre imaginaire.

L’écriture, c’est-à-dire la lecture dès lors que nous cédons à la tentation de lire ce qui est écrit, nous distrait du monde, elle engendre une dis-traction, une force de traction qui nous tire, nous attire dans le monde du texte, cependant que le monde que nous percevons ordinairement comme le nôtre, celui plus ou moins rassurant de notre vie quotidienne, cherche lui à garder notre attention, à dé-tourner notre regard vers lui, ses attractions naturelles, son spectacle permanent.

Pourrait-on espérer pouvoir un jour percevoir les mondes des fictions littéraires comme de véritables territoires explorables, voire habitables, et pouvoir également, non plus seulement s’identifier à leurs personnages, mais échanger avec eux comme s’ils étaient des êtres vivants réels ? […] Dans le premier volume de La Recherche (Du côté de chez Swann), Proust écrit : « Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. », et il évoque les personnages romanesques comme : « [des] êtres d’un nouveau genre ». Pouvons-nous entendre cela comme des « entités d’autres mondes » ?

Dans le dernier volume de La Recherche (Le temps retrouvé), il énonce clairement que : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément ». Il y déclare explicitement avoir créé son œuvre : « comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. ».

Un lecteur attentif peut ainsi je crois découvrir en filigrane un Proust chamane, c’est-à-dire un lecteur du monde qui explore comment nous autres humains lisons ce que nous appelons « la réalité » par le prisme en fait, ce qu’il nomme lui « le cristal successif » de nos états de conscience : « …en continuant, écrit Proust observant ses propres sensations de lecteur, à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite… » (Du côté de chez Swann).

Proust parle de « cristal successif » pour évoquer une forme subtile de déplacement de l’esprit que j’appelle moi : le voyage intérieur du lecteur de fictions littéraires.

Ce « cristal successif » est celui des états mentaux liés à une lecture immersive : « Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose – tandis que je progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour – dans le cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides. » (Du côté de chez Swann). […]

Dès la première partie Du côté de chez Swann, Proust se positionne en tant que lecteur dans cette dimension ambiguë :

« Dans l’espèce d’écran diapré [multicolore] d’états différents [cristal successif] que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. ».

Dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, il remarque que : « Le rêve était encore un de ces faits de ma vie qui m’avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais pas l’aide dans la composition de mon œuvre. ». […] Ainsi, l’expérience de lecture de fictions littéraires se retrouve plus ou moins apparentée à une expérience onirique (ce qui pourrait nous induire en erreur, car l’imagerie mentale des rêves et celle des lectures de fictions littéraires sont différentes). […] Toute l’aventure de Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu repose sur de tels accidents et sur la prise de conscience de l’existence possible de failles spatio-temporelles. Lui-même à plusieurs reprises emploie ce qualificatif d’extra-temporel pour évoquer ce qui est en dehors du temps, et il parle également de : « livre intérieur de ces signes inconnus ».(Le temps retrouvé, deuxième partie). […]

Notre espèce animale ne peut naturellement concevoir l’idée d’espaces qu’à partir de l’expérience pratique qu’elle peut en avoir par l’intermédiaire de ses sens physiques. […] nous sommes mentalement conditionnés par le type d’espaces que nos sens peuvent percevoir. […] L’espace de nos rêves nocturnes nous confronte chaque nuit à d’autres logiques spatiales et, pour ce qui nous intéresse tout particulièrement ici, l’espace intérieur du lecteur de fictions littéraires, celui dans lequel le lecteur visualise et ressent les effets de réel des histoires qu’il lit, doit logiquement lui aussi répondre à ses propres cohérences spatio-temporelles. La question est alors de déterminer comment, de notre imaginaire de lectrice ou de lecteur, cet espace fictionnel pourrait émerger et devenir une réalité substantielle par l’effet du réel qui l’entourerait ?

Lorenzo Soccavo, Paris, mars-avril 2018.

Vous pouvez consulter l’intégralité de la communication (9 pages) sur :

https://prospectivedulivre.blogspot.fr/2018/04/marcel-proust-du-chaman-au-fictionaute.html

 

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